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Entretien avec
Jean-Armand Moroni
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le 14 novembre 2006
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Myriad : Bonjour, M Moroni, merci d'accepter de répondre
à ces quelques questions. Vous avez remporté le
Concours imposé "Hommage à Mozart" avec votre
oeuvre
"En 1785" et nous
voudrions d'abord savoir qui vous êtes.
Pouvez-vous vous présenter
?

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Bonjour. Je suis parisien, marié et père de deux
petites filles, ingénieur en informatique, et j'ai
actuellement 38 ans. |
Myriad : Sur quel matériel travaillez vous ?
JAM: Un PC récent avec un grand écran 21'. Auparavant
j’utilisais un portable avec un écran 14', ce qui est
difficile pour des partitions d'orchestre. "Des profondeurs" (39
portées) a été en partie écrit sur cet
écran 14'...
Myriad : Quel est votre cursus musical ?
JAM: Mon père disait que le Conservatoire ne sert
qu'à dégoûter les enfants de la musique.
L'avenir dira s'il avait raison, car j'y ai inscrit mes deux
filles. Toujours est-il que je n'ai pas eu de formation musicale.
Il y avait un piano à la maison, j'ai appris à en
jouer seul, et comme je déchiffrais très mal, je
jouais d'oreille et j’improvisais.
J'ai commencé à « écrire de la musique
» vers l'âge de 13 ans. A 23 ans, j'ai suivi un an et
demi de cours d'harmonie avec un professeur particulier, puis j'ai
arrêté, faute de temps et de moyen d'entendre ce que
j'écrivais.
Dix ans plus tard, à l'âge de 33 ans, j'ai
découvert votre logiciel, dans un article de
Télérama je crois. C'est vraiment Melody Assistant
qui m'a redonné le goût de composer, je le dis sans
flagornerie. Il y a deux ans, je me suis inscrit en analyse dans un
conservatoire, puis en harmonie, et depuis septembre je suis
inscrit en analyse / écriture dans un autre
conservatoire.
Myriad : Jouez-vous d'un instrument de musique (ou de
plusieurs) ?
JAM: Je joue vaguement du piano, des morceaux simples. Comme je
déchiffre à la vitesse d'une tortue asthmatique,
j'apprends les morceaux par cœur quand cela m'arrive de
travailler le piano - et cela ne m'est plus arrivé depuis 3
ans. Une fois que le morceau est connu par cœur, je suis
souvent capable de le jouer en n'importe-quelle tonalité
(mais il est vrai que ce sont des morceaux simples).
J'ai aussi joué de la flûte à bec ténor,
dans un groupe de lycéens, pendant 6 ans.
Bref, mon niveau instrumental est franchement mauvais, mais je
m’en moque.
Myriad : Quels sont vos goûts musicaux ? Vous pouvez
citer des artistes ou des genres musicaux si vous le
désirez.
JAM: J'aime à peu près toute la musique classique
tonale, depuis les prédécesseurs de Bach jusqu'au
début du vingtième siècle. Mes auteurs
préférés : Bach, Beethoven, Wagner, Debussy.
Parmi les auteurs au firmament, les seuls avec qui j'ai du mal,
sont Brahms, Haydn et... Mozart (à l'exception de certains
passages de ses dernières œuvres). J’en vois qui
rigolent ! C'est précisément parce que j'avais du mal
à apprécier Mozart que j'ai décidé
d’écrire une pièce dans son style. Maintenant
que le concours est terminé, autant le dire : le style de
Mozart est impossible à imiter, bien que paraissant facile.
Tandis que le style de Bach, que j’adore, est facile à
imiter, et le résultat paraît très
compliqué. C’est sans doute pour cette raison que les
études d’écriture se basent sur Bach :
c’est beaucoup plus gratifiant !
Dans la musique classique dite contemporaine,
j’apprécie certaines pièces de Schoenberg,
Berg, Messiaen, Chostakovitch, Dutilleux, Jolivet, Ligeti,
Pärt, et quelques autres. Mais c’est un courant de la
musique qui est mourant, faute de public. Peut-être sera-t-il
relancé par le retour actuel des compositeurs à une
forme de tonalité.
Et à côté de ça, j’aime le jazz,
le hard-rock (cela date du temps où je transcrivais des
solos pour un copain guitariste qui n’arrivait pas à
jouer d’oreille), des souvenirs comme Mamma de
Genesis… J’ai horreur de la «
variété » - qui n’a de variée que
le nom - sauf quand les textes sont bons (Brassens, Brel, Renaud,
par exemple).
Myriad : Plus précisément, en ce moment, quelle
musique écoutez-vous ?
JAM: Très peu de musique, faute de temps : à peu
près un CD par semaine. De la musique contemporaine surtout
: Ligeti notamment.
Myriad : Quelles musiques n'écoutez-vous plus du tout
?
JAM: Vivaldi, Corelli, Scarlatti, Rossini, Moroni (euh,
non…).
Myriad : Si l'on vous demandait de choisir une musique qui
serait placée dans une capsule à destination des
habitants d'Alpha du Centaure, quel serait votre choix
?
JAM: Je trouverais cela ridicule. Ou bien je choisirais un disque
de Boulez, en espérant que, là-haut, il y a des
êtres qui apprécient sa musique.
Myriad : Si vous deviez être coupé du monde
pendant un an, quels sont les deux albums que vous emporteriez avec
vous ?
JAM: « Tristan & Isolde » de Wagner. « Le
petit livre d’orgue » de Bach.
Myriad : En ce qui concerne l'oeuvre qui a remporté le
concours, quelle a été votre source d'inspiration
?
JAM: Il est difficile de parler de « source
d’inspiration » pour une pièce dans le style de
Mozart. C’est un style qui est assez peu évocateur de
sentiments, on n’est pas dans le romantisme, ni dans le
sentiment religieux que l’on trouve chez Bach. Mozart
écrivait ses pièces concertantes pour des gens qui
n’avaient pas envie que la musique les dérange, ni
qu’elle provoque des sentiments intenses. Ce qui ne veut pas
dire que lui n’en ait pas ressentis ; mais une fraction
importante de son œuvre est d’agrément
superficiel, et cela se ressent jusque dans ses pièces les
plus profondes.
Myriad : Quel a été votre cheminement de
composition ? (les détails techniques intéresseront
les lecteurs, vous pouvez revenir sur votre introduction et la
détailler, par exemple sur les points qui vous ont
posé le plus de problèmes)
JAM: C’est un cheminement assez long, puisque la pièce
a été débutée en avril 2005. En
novembre 2005, j’en ai posté le début sur le
forum Myriad. J’ai repris sérieusement la pièce
en avril 2006, en commençant par effacer tout ce qui
existait, sauf le premier thème.
Ensuite j’ai écouté Mozart, j’ai
analysé une partie de son premier mouvement de concerto pour
clarinette, j’ai lu en diagonale les livres cités dans
le commentaire introductif de « En 1785 ».
Puis j’ai commencé à écrire
linéairement, thème après thème, comme
Mozart semble souvent le faire, en respectant le plan
général d’un premier mouvement dit de «
forme-sonate ». Au troisième thème, je passe en
fa majeur, qui n’est pas tout à fait le relatif
majeur. Arrivé à 6 thèmes, j’ai
décidé que ça suffisait et je suis revenu en
la mineur. Puis j’ai écrit la seconde exposition avec
la clarinette, suivant le même procédé
linéaire, en citant les thèmes existants dans un
ordre un peu différent, et en en créant un nouveau.
Ceci fait, on passe au développement, qui chez Mozart est
essentiellement un éloignement dans les tonalités,
puis un retour à la tonalité de départ. Dans
le cas de « En 1785 », je vais jusqu’à mi
bémol mineur, 6 bémols à la clé, la
tonalité diamétralement opposée à la
tonalité de départ. A la fin du développement
vient la cadence de clarinette, qui précède la
réexposition. Celle-ci reprend tous les thèmes. Elle
se conclut par une courte cadence de clarinette, et une
péroraison finale.
Voici le plan détaillé ci-dessous. Je l’ai
écrit en cours de composition, pour m’y retrouver. Les
lettres majuscules désignent les thèmes, les nombres
désignent les mesures. (Orch.) désigne
l’orchestre jouant seul, (Cl.) désigne la clarinette
jouant avec l’orchestre. Les tonalités sont
également indiquées. Le terme « Transition
» désigne un passage d’une ou plusieurs mesures
qui fait la transition entre deux thèmes.
Ce type de plan permet aussi de ne pas désespérer car
on mesure la progression. Sans ça, on est paralysé
devant les 300 mesures à écrire.
Exposition (Orch.)
A : 1-12 (La m) B : 13-16 C : 17-20 (La m
-> Fa M) Transition : 21 C : 22-25
D : 26-28 Transition : 29 D :
30-32 E : 33-36 E : 37-40 F :
41-48 (Ré m -> La m)
Exposition de la clarinette (Cl.)
A : 49-60 B : 61-64 C : 65-68 (La m ->
Fa M) Transition : 69 G : 70-73
D : 74-76 Transition : 77 D :
77-80 E : 81-84 Transition : 85-88
(Ré m -> la m)
Développement
(Orch.) H : 89-98 (La m -> Sol m) (Cl.) H : 99-110
(Sol m -> Fa m)
(Orch.) A : 111-122 (Fa M) (Cl.) A :
123-134 D : 135-138 (Fa m)
D : 139-142 (Fa m -> La b M) B : 143-146
A / transition : 147-154 (Mi b M -> Si b m -> Mi b
m) C : 155-158
G : 159-162 G : 163-166 E : 167-170 (Si b
M) F : 171-173 (Sol m -> Ré m)
C : 174-178 (Ré m -> La m degré V)
(Cl. seule) Cadence sur G et C : 179 - 208
Réexposition
A : 209-216 (La m -> Fa M) (Cl.) H :
217-224 Transition : 225-226 (Fa M -> La m)
B : 227-232 (Orch.) D : 233-235 (sur degré V :
mi) (Cl.) D : 236-237 E : 238-239
Transition : 240-242 (Cl. seule) Seconde cadence : 243
- 264
(Orch.) H et final : 265 - 286.
Certains thèmes sont exposés à la fois en
mineur et en majeur. D’autres ont une fin variable, qui
permet de moduler dans différentes tonalités. Le
thème H est un dérivé du thème A ; il
est exposé la première fois au début du
développement (ce que Mozart n’hésite pas
à faire) ; il conclût la pièce, dans un
traitement où le contrepoint est nettement plus audible que
dans le reste de la pièce.
Dans la réexposition, à partir du thème D on
entre dans la partie qui prépare la cadence finale : on
entend essentiellement le degré V, de manière sans
doute un peu trop marquée.
Pour les amateurs de nombre d’or, celui-ci découpe
cette pièce à la mesure 176, juste avant la cadence
principale de clarinette, ce qui est traditionnellement le point
culminant de la tension. C’est évidemment tout
à fait fortuit.
Ce qui m’a particulièrement plu, dans ce travail,
c’est que je l’ai réalisé sans support
auditif (ni piano ni PC), sur papier, en écrivant à 4
voix sur deux portées. Puis je l’ai orchestré
dans Harmony Assistant, et je n’ai corrigé que
quelques coquilles. Cela explique les passages faibles (la
première cadence de clarinette en particulier m’est
insupportable) : je n’ai pas eu le temps de les corriger. En
revanche, lorsque ce que l’on a écrit est bon,
après plusieurs heures passées à rentrer une
minute de musique, il y a un immense plaisir à cliquer sur
le bouton qui lance la musique… et à l’entendre
pour la première fois, sortant de l’ordinateur comme
Vénus de son coquillage.
C’était la première fois que je travaillais
entièrement sur papier.
Myriad : Avez-vous une anectode à narrer ? Pas
nécessairement reliée à votre oeuvre mais en
rapport avec la musique.
JAM: Pendant longtemps j’ai joué le premier mouvement
de la sonate au clair de lune de Beethoven en me trompant à
la fin : je ne faisais pas la modulation permettant de revenir dans
la tonalité initiale, et je finissais donc en fa
dièse mineur (si je me souviens bien) au lieu de do
dièse mineur. Cela n’a jamais choqué
personne…
Myriad : Quelles sont vos objectifs ou vos projets dans le
domaine de la musique ?
JAM: A très court terme (19 novembre), gagner le concours de
musique de court-métrage « Musique en courts »
organisé par la ville de Sceaux.
A moyen terme, trouver un style personnel plutôt que copier
celui des autres.
A (très) long terme, deux projets démesurés,
dont la probabilité de succès est faible :
- Ecrire un opéra. Le scénario est déjà
prêt, les scènes sont
découpées…
- Développer des algorithmes de composition automatique. Ce
sont mes études en intelligence artificielle qui
ressurgissent. J’ai commencé à lire ce qui
existe sur le sujet, le moins qu’on puisse dire c’est
que ce n’est pas simple…
Myriad : Avez-vous un site Web personnel ?
JAM: Oui, mais extrêmement rudimentaire pour l’instant
: http://jamoroni.club.fr/Musique.
Myriad : Avez-vous un message ou conseil à transmettre
aux lecteurs de cette rubrique ?
JAM: Si vous composez d’oreille : inscrivez-vous en cours
d’harmonie au conservatoire local ou prenez un cours
particulier. Si vous ne connaissez que le conservatoire :
lâchez-vous et improvisez ; au besoin achetez un clavier si
votre instrument est monophonique.
Il faut connaître les règles, et il faut aussi les
ressentir et les mettre en pratique automatiquement ; les deux sont
indispensables.
Myriad : Merci d'avoir répondu à ces quelques
questions.
JAM: Merci une fois de plus pour votre superbe logiciel, et le
sympathique forum sur lequel je vais bientôt fêter mon
millième message.
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